Le silence dans la création sonore
Le silence. Une notion abstraite difficile à cerner tant elle repose sur la perception humaine. Source d’angoisse et de peur pour certain.es, il est parfois fuit mais il est aussi recherché, poursuivi, envié et associé au calme et à la paix. Refuge que l’on veut rejoindre pour se mettre à l’abri du brouahah constant qui nous entoure.
Selon l’Académie française, le silence désigne le fait de ne pas parler, ne pas s’exprimer, ne pas mentionner quelque chose, l’absence de réaction et de nouvelles et enfin l’interruption de son en musique. Le silence serait donc une absence : une absence de bruit, de voix, de parole, de communication. Mais cette conception du silence construite en opposition au bruit est réductrice.
Est-ce que le silence existe ? Peut-on l’entendre ?
Un traitement cognitif du silence est similaire à celui qui se produit avec le son. Cela suggère qu’il serait possible d’entendre le silence. Toutefois, le son est créé par des vibration qui se propagent puis sont captées, filtrées et transformées par nos oreilles. Toute chose émet des vibrations : il y aura donc toujours quelque chose pour produire du bruit. Le silence absolu n’existe donc pas. Même dans une chambre anéchoïque qui absorbe 99,99% des sons, il est possible d’entendre les sons de son propre corps. C’est d’ailleurs en en faisant l’expérience que le compositeur et poète américain, John Cage a affirmé : “Le silence n’existe pas”.
En création sonore et radiophonique, le silence est étudié sous différents angles. Certain.es étudient ses effets sur les auditeurices et d’autres comme Armand Balsebre et Tim Crook l’identifient comme une des composantes du langage radiophonique ou encore une matière sonore.
La création sonore explore le silence de différentes manières. Que ce soit afin d’apporter une respiration, réguler le rythme, laisser le temps aux auditeurices de réfléchir, et ressentir, ou encore de structurer et appuyer le message. Certain·es artistes cherchent même à enregistrer le silence, ou du moins ce qu’ils perçoivent comme tel : le calme. En opposition au tumulte urbain, ils explorent les sons ténus de la nature. Par exemple, Anne Versailles, géopoète et créatrice sonore, enregistre les étendues enneigées de Laponie dans Carte postale du Sarek. De leur côté, Amelia Nanni, Ugo Nanni et Clovis Tisserand capturent les “murmures” des glaciers dans Noise Variations.
Le silence est un outil riche, complexe et délicat de la création sonore.
Mais avant tout, le silence permet de faire entendre ce que les mots peinent à exprimer. Il ponctue les mots et transmet des émotions des plus légères aux plus lourdes, en ça réside sa beauté. Il est la poudre de fée qu’il faut pour s’envoler au pays imaginaire. Il a aussi une dimension politique en tant que marqueur de l’espace de résistance et de liberté qu’est la création sonore. Par le silence, on révèle et on attire l’attention sur ce qui est tut.
Que l’on croit ou non en l’existence du silence, le résultat est identique. Même teintés de petits bruits, les silences sont porteurs de sens et d’émotion. Pour reprendre les mots de Nicolas Perrin dans son travail de fin d’étude, les silences sont “à la fois l’absence de mot et l’excès de sens”, ils “agissent autant comme révélateurs que comme refuges, comme oppressions que comme libérations”.
Recommandations de créations sonores de notre phonothèques pour explorer le silence sous toutes ses formes
Cartographie du silence – Anthony Carcone

5 épisodes dans lequels Anthony Carcone explore le silence. Des ramblas ultra touristiques, aux glaciers en passant par la Hongrie, il montre que le silence enregistré n’est jamais un silence totale.
Noise variation – Amelia Nanni, Ugo Nanni et Clovis Tisserand

Au milieu d’un été caniculaire, Clovis quitte sa campagne italienne pour rejoindre la base scientifique de Ny Ålesund, au Svalbard. Il y retrouve son ami Ugo, glaciologue, et son équipe qui étudie l’instabilité des glaciers Arctiques.
Clovis tend son micro et Ugo installe ses instruments, et ensemble ils cherchent, sous 350 mètres de glace, les murmures des glaciers.
Gentiment, un doux drone bourdonne en ronron, un bruit blanc s’effiloche en bruissement, des gazouillis naissent autour d’un 10 kHz.
Sur la table rase du silence, les particules artificielles s’agencent et s’organisent en faune et flore d’un univers sonique concret.
Aux limites de l’audition, Knut Aufermann façonne toute une biosphère numérique.
Éprouver le silence – Sara Le Menestrel

Loin de se cantonner à une expérience solitaire, cette pratique s’apprend, s’incorpore et se transmet collectivement. Les participant.e.s sont invité.e.s à faire un « voyage » lors de retraites qui les mettent à l’épreuve du silence. Une immersion dans un travail attentionnel sur le corps, les sons, les pensées, les émotions. Un cadre rituel saturé de sons.
Peau à Peau – Caroline Berliner

Nous sommes trop jeunes, nous ne pouvons plus attendre – Clara Alloing

ToN k5.1 – Knut Auferman

Sur la table rase du silence, les particules artificielles s’agencent et s’organisent en faune et flore d’un univers sonique concret.
Aux limites de l’audition, Knut Aufermann façonne toute une biosphère numérique.
Carte Postale du Sarek – Anne Versailles


Que reste-t-il de soi après un mois en solitude, sans avoir prononcé un seul mot ? Ces gens qui témoignent ont voulu rompre avec ce qui était de trop dans leur vie. En funambules sur le fil de leur âme, ils ont fait l’expérience d’une retraite en silence.
Une réalisation glanée à l’atelier documentaire de l’ESJ de Lille.
Les terrains vagues du sonore – Hervé Brindel

Quand la parole se tait et que le bruit s’arrête, il reste le silence. Et, contrairement à ce que l’on peut penser, ça n’est pas rien.
D’un point de vue sonore, le silence n’est pas une absence de son. Et comment pourrait-il en être autrement puisque « Toujours l’existence palpite et fait entendre une rumeur qui rassure sur la persistance des repères essentiels. ». Alors, Hervé s’est mis en quête dans les terrains vagues du sonore pour ausculter le silence et questionner notre relation au bruissement du monde.
Bonne plongée dans le silence !
Un article d’Axelle Noirot