3.12.2025

Le silence dans la création sonore

Actualité

Le silence. Une notion abs­traite dif­fi­cile à cer­ner tant elle repose sur la per­cep­tion humaine. Source d’an­goisse et de peur pour certain.es, il est par­fois fuit mais il est aus­si recher­ché, pour­sui­vi, envié et asso­cié au calme et à la paix. Refuge que l’on veut rejoindre pour se mettre à l’a­bri du broua­hah constant qui nous entoure.

Selon l’A­ca­dé­mie fran­çaise, le silence désigne le fait de ne pas par­ler, ne pas s’ex­pri­mer, ne pas men­tion­ner quelque chose, l’ab­sence de réac­tion et de nou­velles et enfin l’in­ter­rup­tion de son en musique. Le silence serait donc une absence : une absence de bruit, de voix, de parole, de com­mu­ni­ca­tion. Mais cette concep­tion du silence construite en oppo­si­tion au bruit est réduc­trice.

 

Est-ce que le silence existe ? Peut-on l’en­tendre ?

Un trai­te­ment cog­ni­tif du silence est simi­laire à celui qui se pro­duit avec le son. Cela sug­gère qu’il serait pos­sible d’en­tendre le silence. Tou­te­fois, le son est créé par des vibra­tion qui se pro­pagent puis sont cap­tées, fil­trées et trans­for­mées par nos oreilles. Toute chose émet des vibra­tions : il y aura donc tou­jours quelque chose pour pro­duire du bruit. Le silence abso­lu n’existe donc pas. Même dans une chambre ané­choïque qui absorbe 99,99% des sons, il est pos­sible d’en­tendre les sons de son propre corps. C’est d’ailleurs en en fai­sant l’ex­pé­rience que le com­po­si­teur et poète amé­ri­cain, John Cage a affir­mé : “Le silence n’existe pas”.

En créa­tion sonore et radio­pho­nique, le silence est étu­dié sous dif­fé­rents angles. Certain.es étu­dient ses effets sur les audi­teu­rices et d’autres comme Armand Bal­sebre et Tim Crook l’i­den­ti­fient comme une des com­po­santes du lan­gage radio­pho­nique ou encore une matière sonore.

La créa­tion sonore explore le silence de dif­fé­rentes manières. Que ce soit afin d’ap­por­ter une res­pi­ra­tion, régu­ler le rythme, lais­ser le temps aux audi­teu­rices de réflé­chir, et res­sen­tir, ou encore de struc­tu­rer et appuyer le mes­sage. Certain·es artistes cherchent même à enre­gis­trer le silence, ou du moins ce qu’ils per­çoivent comme tel : le calme. En oppo­si­tion au tumulte urbain, ils explorent les sons ténus de la nature. Par exemple, Anne Ver­sailles, géo­poète et créa­trice sonore, enre­gistre les éten­dues ennei­gées de Lapo­nie dans Carte pos­tale du Sarek. De leur côté, Ame­lia Nan­ni, Ugo Nan­ni et Clo­vis Tis­se­rand cap­turent les “mur­mures” des gla­ciers dans Noise Varia­tions.

 

Le silence est un outil riche, com­plexe et déli­cat de la créa­tion sonore.

Mais avant tout, le silence per­met de faire entendre ce que les mots peinent à expri­mer. Il ponc­tue les mots et trans­met des émo­tions des plus légères aux plus lourdes, en ça réside sa beau­té. Il est la poudre de fée qu’il faut pour s’envoler au pays ima­gi­naire. Il a aus­si une dimen­sion poli­tique en tant que mar­queur de l’es­pace de résis­tance et de liber­té qu’est la créa­tion sonore. Par le silence, on révèle et on attire l’at­ten­tion sur ce qui est tut.

Que l’on croit ou non en l’exis­tence du silence, le résul­tat est iden­tique. Même tein­tés de petits bruits, les silences sont por­teurs de sens et d’é­mo­tion. Pour reprendre les mots de Nico­las Per­rin dans son tra­vail de fin d’é­tude, les silences sont “à la fois l’ab­sence de mot et l’ex­cès de sens”, ils “agissent autant comme révé­la­teurs que comme refuges, comme oppres­sions que comme libé­ra­tions”.

 


 

Recom­man­da­tions de créa­tions sonores de notre pho­no­thèques pour explo­rer le silence sous toutes ses formes

 

Car­to­gra­phie du silenceAntho­ny Car­cone

À la pro­fu­sion du bruit né de la ville, nos socié­tés ajoutent de nou­velles sources sonores, comme s’il fal­lait noyer le silence des lieux à l’in­té­rieur d’un bas­sin per­ma­nent de bruits dont l’in­té­rêt est de dis­til­ler en sous main un mes­sage sécu­ri­sant. […] Le visible a lui-même une mem­brure d’in­vi­sible et l’in-visible est la contre­par­tie secrète du visible. Mau­rice Mer­leau-Pon­ty

5 épi­sodes dans lequels Antho­ny Car­cone explore le silence. Des ram­blas ultra tou­ris­tiques, aux gla­ciers en pas­sant par la Hon­grie, il montre que le silence enre­gis­tré n’est jamais un silence totale.

 

Noise varia­tionAme­lia Nan­ni, Ugo Nan­ni et Clo­vis Tis­se­rand

Au milieu d’un été cani­cu­laire, Clo­vis quitte sa cam­pagne ita­lienne pour rejoindre la base scien­ti­fique de Ny Åle­sund, au Sval­bard. Il y retrouve son ami Ugo, gla­cio­logue, et son équipe qui étu­die l’ins­ta­bi­li­té des gla­ciers Arc­tiques.

Clo­vis tend son micro et Ugo ins­talle ses ins­tru­ments, et ensemble ils cherchent, sous 350 mètres de glace, les mur­mures des gla­ciers.

Gen­ti­ment, un doux drone bour­donne en ron­ron, un bruit blanc s’ef­fi­loche en bruis­se­ment, des gazouillis naissent autour d’un 10 kHz.
Sur la table rase du silence, les par­ti­cules arti­fi­cielles s’a­gencent et s’or­ga­nisent en faune et flore d’un uni­vers sonique concret.
Aux limites de l’au­di­tion, Knut Aufer­mann façonne toute une bio­sphère numé­rique.

 

Éprou­ver le silenceSara Le Menes­trel

La médi­ta­tion dite de pleine conscience (mind­ful­ness en anglais) a acquis une légi­ti­mi­té médi­cale. Son usage est des­ti­né à la pré­ven­tion de la rechute dépres­sive et à l’accompagnement de la dou­leur.
Loin de se can­ton­ner à une expé­rience soli­taire, cette pra­tique s’apprend, s’incorpore et se trans­met col­lec­ti­ve­ment. Les participant.e.s sont invité.e.s à faire un « voyage » lors de retraites qui les mettent à l’épreuve du silence. Une immer­sion dans un tra­vail atten­tion­nel sur le corps, les sons, les pen­sées, les émo­tions. Un cadre rituel satu­ré de sons.

 

Peau à PeauCaro­line Ber­li­ner 

Mer­lin est un vaillant petit bébé. Venu au monde avec deux mois d’avance, il doit pas­ser plu­sieurs semaines sous sur­veillance médi­cale inten­sive, assu­rée par le ser­vice de néo­na­ta­lo­gie de l’Hôpital Saint-Pierre à Bruxelles. Peau à peau pro­pose une immer­sion sonore dans sa chambre d’hôpital et convie l’auditeurice à par­ta­ger l’intimité des pre­mières inter­ac­tions entre Mer­lin et cel­leux qui veillent sur lui. La chambre de Mer­lin devient le lieu où s’expérimentent de façon intense et inédite la construc­tion de soi et la rela­tion à l’autre.

 

Nous sommes trop jeunes, nous ne pou­vons plus attendreCla­ra Alloing

Loub­na a 20 ans quand elle dis­pa­rait au Kaza­khs­tan empor­tée par la rivière. Ses parents racontent son absence, leur che­mi­ne­ment dans le deuil. Un récit intime à plu­sieurs voix qui témoigne de l’a­mour de vivre.

 

ToN k5.1 – Knut Aufer­man

Gen­ti­ment, un doux drone bour­donne en ron­ron, un bruit blanc s’ef­fi­loche en bruis­se­ment, des gazouillis naissent autour d’un 10 kHz.
Sur la table rase du silence, les par­ti­cules arti­fi­cielles s’a­gencent et s’or­ga­nisent en faune et flore d’un uni­vers sonique concret.
Aux limites de l’au­di­tion, Knut Aufer­mann façonne toute une bio­sphère numé­rique.

 

Carte Pos­tale du SarekAnne Ver­sailles

Quand on n’en­tend rien, est-ce qu’on entend encore quelque chose ?
Cette cap­sule sonore est la pré­face, l’ ”apé­ri­tif” du docu­men­taire Sarek Jiet­na, ce qu’il y a a entendre. Voyage dans les mon­tagnes du Sarek, un des der­niers endroits sau­vages d’Eu­rope, en lapo­nie sué­doise.

 

Bruit de fond

« En silence, on a la capa­ci­té de regar­der ce qui est essen­tiel. »

Que reste-t-il de soi après un mois en soli­tude, sans avoir pro­non­cé un seul mot ? Ces gens qui témoignent ont vou­lu rompre avec ce qui était de trop dans leur vie. En funam­bules sur le fil de leur âme, ils ont fait l’ex­pé­rience d’une retraite en silence.

Une réa­li­sa­tion gla­née à l’a­te­lier docu­men­taire de l’ESJ de Lille.

 

Les ter­rains vagues du sonoreHer­vé Brin­del

Quand la parole se tait et que le bruit s’ar­rête, il reste le silence. Et, contrai­re­ment à ce que l’on peut pen­ser, ça n’est pas rien.

D’un point de vue sonore, le silence n’est pas une absence de son. Et com­ment pour­rait-il en être autre­ment puisque « Tou­jours l’existence pal­pite et fait entendre une rumeur qui ras­sure sur la per­sis­tance des repères essen­tiels. ». Alors, Her­vé s’est mis en quête dans les ter­rains vagues du sonore pour aus­cul­ter le silence et ques­tion­ner notre rela­tion au bruis­se­ment du monde.

 

Bonne plon­gée dans le silence !

Un article d’Axelle Noi­rot